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====Quelques anecdotes sur la présence américaine==== | ====Quelques anecdotes sur la présence américaine==== | ||
- Une pièce d’artillerie lourde | - Une pièce d’artillerie lourde - | ||
Les américains avaient installé une pièce d’artillerie à longue portée sur les hauteurs de Temme, probablement pour atteindre la zone de Hotton. A chaque tir, cette arme puissante faisait trembler la maison. | Les américains avaient installé une pièce d’artillerie à longue portée sur les hauteurs de Temme, probablement pour atteindre la zone de Hotton. A chaque tir, cette arme puissante faisait trembler la maison. | ||
- Les frites | - Les frites - | ||
Un peu de graisse disponible, Mélina décide un jour de faire quelques frites à son fils Ferdinand, elle sait qu’il adore çà.<br>Quand les trois lascars rentrent, ils s’avancent pour en prendre une tout en demandant ce que c’était. La réaction ne se fit pas attendre, comme une maman qui gronde un enfant, une tape sur la main de l’homme et d’expliquer que c’est pour le ‘’ gamin’’ « Hé, n'alez nin âtou, c'est po l'gamin » et qu’en ces temps de guerre, l’opportunité est rare.<br>Quand je repense à cette anecdote, je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à ce grand garçon venu du fin fond des Etats Unis se faire rabrouer par une grand-mère pour avoir voulu prendre une frite ! N’empêche que, dès le lendemain, nos militaires s’étaient débrouillés pour avoir tous les ingrédients et, mama (oui, oui, ils l’appelaient mama), se mit au travail pour faire de bonnes frites à la belge pour tout le monde. | Un peu de graisse disponible, Mélina décide un jour de faire quelques frites à son fils Ferdinand, elle sait qu’il adore çà.<br>Quand les trois lascars rentrent, ils s’avancent pour en prendre une tout en demandant ce que c’était. La réaction ne se fit pas attendre, comme une maman qui gronde un enfant, une tape sur la main de l’homme et d’expliquer que c’est pour le ‘’ gamin’’ « Hé, n'alez nin âtou, c'est po l'gamin » et qu’en ces temps de guerre, l’opportunité est rare.<br>Quand je repense à cette anecdote, je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à ce grand garçon venu du fin fond des Etats Unis se faire rabrouer par une grand-mère pour avoir voulu prendre une frite ! N’empêche que, dès le lendemain, nos militaires s’étaient débrouillés pour avoir tous les ingrédients et, mama (oui, oui, ils l’appelaient mama), se mit au travail pour faire de bonnes frites à la belge pour tout le monde. | ||
- Une radio déclenche une vocation | - Une radio déclenche une vocation - | ||
En décembre 1944, un chasseur bombardier américain fait un atterrissage forcé au lieu-dit So Pierreux.<br>Mon oncle Jean, le frère cadet de mon papa, déjà intéressé en matières de nouveautés en communications radio, décide à 15 ans d’aller discrètement démonter la radio de l’épave, tant qu’à faire, il emporte également la seule pale de l’hélice restée intacte.<br>Cette pale trônera longtemps scellée à la verticale sur un bloc en béton dans le jardin de la rue de Hody avant de suivre Jean et son épouse à Neuville jusqu’à leur décès. Quant aux pièces de la radio, Jean les a gardés dans un tiroir de son bureau atelier jusqu’à la fin de sa vie.<br>Comme les plus âgés d'entre-nous le savent, il fit une belle carrière d’électronicien et mit en service le premier téléviseur à Ouffet. | En décembre 1944, un chasseur bombardier américain fait un atterrissage forcé au lieu-dit So Pierreux.<br>Mon oncle Jean, le frère cadet de mon papa, déjà intéressé en matières de nouveautés en communications radio, décide à 15 ans d’aller discrètement démonter la radio de l’épave, tant qu’à faire, il emporte également la seule pale de l’hélice restée intacte.<br>Cette pale trônera longtemps scellée à la verticale sur un bloc en béton dans le jardin de la rue de Hody avant de suivre Jean et son épouse à Neuville jusqu’à leur décès. Quant aux pièces de la radio, Jean les a gardés dans un tiroir de son bureau atelier jusqu’à la fin de sa vie.<br>Comme les plus âgés d'entre-nous le savent, il fit une belle carrière d’électronicien et mit en service le premier téléviseur à Ouffet. | ||
- Retour sur pieds | - Retour sur pieds - | ||
On peut dire aussi que c’est grâce à la venue des américains que mon père doit sa guérison.<br>Sa maman et ses bonnes relations avec la résistance et les allés ont permis de trouver une jeep pour aller à Huy avec un médecin américain pour s’approvisionner en pénicilline, eux seuls en possédaient déjà. A cette époque, l’Europe en cette matière était très en retard. Cela ne l’a pas empêché de garder de sa maladie, des séquelles dont il souffrira toute sa vie. | On peut dire aussi que c’est grâce à la venue des américains que mon père doit sa guérison.<br>Sa maman et ses bonnes relations avec la résistance et les allés ont permis de trouver une jeep pour aller à Huy avec un médecin américain pour s’approvisionner en pénicilline, eux seuls en possédaient déjà. A cette époque, l’Europe en cette matière était très en retard. Cela ne l’a pas empêché de garder de sa maladie, des séquelles dont il souffrira toute sa vie. | ||
- Et pourtant… | - Et pourtant… - | ||
De pure souche ouffetoise, grand-mère avait 19 ans en 1914 et avait déjà connu les privations et les horreurs de la première guerre mondiale avec l’Allemagne… rebelote en 1940 mais cette fois avec quatre enfants à charge !<br>Les boches, elle ne pouvait les blairer ! Quand elle prononçait ce mot, on sentait parfaitement sa rancœur.<br>Pour mon père c’est d’une complète aversion pour ne pas dire de haine qu’il faut parler.<br>Et pourtant, en 1941, les allemands au grand dam des grands-parents, réquisitionne une chambre pour y loger un soldat de faction à Ouffet, un jeune homme de 18 ans nommé Willy Kempke, soldat de la 6eme armée. Il n’était pas question d’adresser la parole à cette personne qu’on leur avait imposée.<br>Willy, le jeune allemand, parle le français, le temps passant, il es resté plus d’une année, il insiste pour lier conversation sur des banalités, parlant de la météo, de la vie, posant des questions sur la famille, toutes sans réponse.<br>Une maman reste une maman, Mélina est confrontée tous les jours à un gamin pas belliqueux qui, comme beaucoup de jeunes, s’est retrouvé entraîné dans un système qui le dépasse et qu’il n’a jamais souhaité.<br>Le dialogue s’installe peu à peu. Un jour grand-mère dit à Willy « tu poses beaucoup de questions sur notre famille mais tu ne parles jamais de la tienne ». Le jeune homme, gêné et après beaucoup d’hésitations, sort une photo de sa famille où on voit son père en uniforme de gradé SS, geste qui provoque immédiatement une réaction d’effroi. Le jeune homme se confond en excuses et d’expliquer qu’il est en froid avec son père et qu’il ne partage pas du tout les mêmes idées. Il le prouvera plus tard ce qui justifie la présence de sa photo dans l’album de famille. | De pure souche ouffetoise, grand-mère avait 19 ans en 1914 et avait déjà connu les privations et les horreurs de la première guerre mondiale avec l’Allemagne… rebelote en 1940 mais cette fois avec quatre enfants à charge !<br>Les boches, elle ne pouvait les blairer ! Quand elle prononçait ce mot, on sentait parfaitement sa rancœur.<br>Pour mon père c’est d’une complète aversion pour ne pas dire de haine qu’il faut parler.<br>Et pourtant, en 1941, les allemands au grand dam des grands-parents, réquisitionne une chambre pour y loger un soldat de faction à Ouffet, un jeune homme de 18 ans nommé Willy Kempke, soldat de la 6eme armée. Il n’était pas question d’adresser la parole à cette personne qu’on leur avait imposée.<br>Willy, le jeune allemand, parle le français, le temps passant, il es resté plus d’une année, il insiste pour lier conversation sur des banalités, parlant de la météo, de la vie, posant des questions sur la famille, toutes sans réponse.<br>Une maman reste une maman, Mélina est confrontée tous les jours à un gamin pas belliqueux qui, comme beaucoup de jeunes, s’est retrouvé entraîné dans un système qui le dépasse et qu’il n’a jamais souhaité.<br>Le dialogue s’installe peu à peu. Un jour grand-mère dit à Willy « tu poses beaucoup de questions sur notre famille mais tu ne parles jamais de la tienne ». Le jeune homme, gêné et après beaucoup d’hésitations, sort une photo de sa famille où on voit son père en uniforme de gradé SS, geste qui provoque immédiatement une réaction d’effroi. Le jeune homme se confond en excuses et d’expliquer qu’il est en froid avec son père et qu’il ne partage pas du tout les mêmes idées. Il le prouvera plus tard ce qui justifie la présence de sa photo dans l’album de famille. | ||
- La photo d’un soldat allemand en uniforme dans l’album de famille | - La photo d’un soldat allemand en uniforme dans l’album de famille - | ||
Ce jour là Mélina vaquait à ses occupations quand Willy, pourtant de faction à la maison communale, rentre précipitamment, se rue sur la radio pourtant éteinte et tourne le bouton de recherche des stations. Mélina, dans sa bonhomie ne comprend pas ce qui se passe, et ne peut s’empêcher de lui dire « Vos divnez sot ! » vous devenez fou ? Peu de temps après, sans prévenir, un officier allemand entre dans la maison, se dirige aussi immédiatement vers la radio, l’allume mais n’entend que de la friture, l’allemand s’en va en disant « c’est bien madame ».<br>Mélina racontai encore toute émue que Willy lui avait dit « mama, si l’officier avait trouvé la radio réglée sur Radio Londres, il vous aurait tiré une balle dans la tête ». Willy savait qu’à la maison on écoutait cette station; c’était formellement interdit. | Ce jour là Mélina vaquait à ses occupations quand Willy, pourtant de faction à la maison communale, rentre précipitamment, se rue sur la radio pourtant éteinte et tourne le bouton de recherche des stations. Mélina, dans sa bonhomie ne comprend pas ce qui se passe, et ne peut s’empêcher de lui dire « Vos divnez sot ! » vous devenez fou ? Peu de temps après, sans prévenir, un officier allemand entre dans la maison, se dirige aussi immédiatement vers la radio, l’allume mais n’entend que de la friture, l’allemand s’en va en disant « c’est bien madame ».<br>Mélina racontai encore toute émue que Willy lui avait dit « mama, si l’officier avait trouvé la radio réglée sur Radio Londres, il vous aurait tiré une balle dans la tête ». Willy savait qu’à la maison on écoutait cette station; c’était formellement interdit. | ||
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On ne sait ce que Willy est devenu, espérons qu’il a survécu. | On ne sait ce que Willy est devenu, espérons qu’il a survécu. | ||
- Ferdinand a écrit | - Ferdinand a écrit - | ||
Souvenirs 1939-1945, un document trouvé dans ses archives | Souvenirs 1939-1945, un document trouvé dans ses archives | ||
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Merci de m’avoir écouté, pour ma part j’ai pris beaucoup de plaisir à vous raconter ces souvenirs. | '''Merci de m’avoir écouté, pour ma part j’ai pris beaucoup de plaisir à vous raconter ces souvenirs.''' | ||
Francis Braquet | '''Francis Braquet''' | ||
Version du 12 novembre 2025 à 10:48
Souvenirs de Françis Braquet
Francis Braquet est né à Ouffet le 20 septembre 1953, c’est un des enfants de Ferdinand Braquet et Zéna Leclère, petit fils de Théophile Braquet époux de Mélina Lovenfosse, des familles bien connues d’Ouffet. Il nous raconte ses souvenirs.
Lors de réunions de famille, ou encore quand mon père et son frère prenaient ensemble un café, moi, à l’époque gamin ou tout jeune homme, j’étais fasciné par les anecdotes entendues des dizaines de fois, récits qui se seraient révélées cocasses s’ils ne s’étaient déroulés dans le contexte tragique de la guerre. Je vous les livre dans un ordre plus ou moins chronologique car certaines se recroisent inévitablement.
Un espion allemand à Ouffet
Vers la fin des années 30, un jeune homme d’origine allemande est engagé en tant que commis dans une ferme de la Rue du Village. Au début de 1940, pourtant parfaitement intégré dans la vie sociale de la commune, il quitte Ouffet sans prévenir et sans explication. Personne ne se soucie de son départ, on pense tout simplement qu’il est rentré chez lui.
Mai 1940, invasion de la Belgique, c’est la guerre avec l’Allemagne.
Quelques temps plus tard, par une belle journée ensoleillée d’été, mes grands-parents, Théophile Braquet et son épouse Mélina Lovenfosse, font la conversation avec leurs voisins sur le seuil de leur maison en bordure de la Rue de Hody.
Venant de cette direction, une grosse limousine noire décapotable s’arrête à leur hauteur avec deux officiers allemands assis à l’arrière. Le plus proche, dans un français correct, demande la route pour Huy, ma grand-mère, bon gré mal gré, le renseigne. L’officier remercie poliment et ordonne au chauffeur de démarrer, ce dernier, durant toute la conversation, n’a pas bougé d’un pouce regardant droit devant lui. Ce n’est qu’au moment de partir qu’il tourne la tête vers mon grand-père et s’exclame en wallon « Hé bin, nos îrons so Hu, adon !», hé bien, nous irons sur Huy alors.
Mélina, stupéfaite, se tourne vers son mari et constate son malaise : « Qu’avez don, vo esté blanc comme on mort », qu’est-ce que vous avez donc, vous êtes blanc comme un mort. Théophile, toujours sous le coup de l’émotion, d’expliquer qu’il venait de reconnaître en ce chauffeur, le commis qui avait séjourné au village.
Le soldat Nagels, sabotage ou accident
Cette tragédie est décrite sur le site des Passeurs de Mémoire d’Ouffet.
Des sources non vérifiées font état d’un sabotage éventuel, une partie du matériel équipant notre artillerie provenant du stock allemand de la guerre 14-18.
Il faut savoir que le 13 mai, à la demande des militaires, c'est Théophile Braquet et Eucher Ronval, deux habitant d'Ouffet qui déclarent le décès et ses circonstances à la commune d'Ouffet. Ils avaient déjà ramené le corps au cimetière sur une charrette à bras, la dépouille y avait été inhumée provisoirement dans un cercueil en zinc. Le 12 juin, le père de Théophile Nagels vient chercher le corps de son fils et le frère et la sœur font le trajet à vélo dans les jours qui suivent pour récupérer ses effets personnels.
Voir le récit complet : https://passeursdememoireouffet.be/index.php?title=St%C3%A8le_%C3%A0_la_m%C3%A9moire_de_Th%C3%A9ophile_Nagels_Ouffet
Devenir adulte en un mois
« Je suis parti gamin, je suis revenu adulte ».
Cette phrase nous a souvent été répétée par notre père.
Né en janvier 1923, il faisait partie, comme l’ont été d’autres jeunes de la commune, de la réserve de recrutement militaire désignée sous le sigle CRAB pour Centre de recrutement de l’armée belge.
Le 10 mai 1940, il a alors 17 ans et quelques mois, ordre lui est donné de rejoindre par ses propres moyens le cantonnement lui attribué, dans le Hainaut, je me souviens vaguement du nom de Trazegnies.
L’armée allemande avance rapidement. A peine arrivé un nouvel ordre de départ est donné, cette fois ; direction la France.
Tous ces déplacements s’effectuent dans un désordre inimaginable de routes encombrées par la fuite de milliers de réfugiés belges mais aussi luxembourgeois et hollandais, militaires français et anglais.
Il a donc vu et subit les horreurs des bombardements : civils adultes et enfants, animaux, tous sans distinction, tués, mutilés, blessés poussant des cris de détresse au milieu des bâtiments détruits, tous à la recherche d’un abri et de nourriture. Et de raconter comment, engendrés par la peur, l’être humain peut avoir des comportements irrationnels.
C’est ainsi que lors d’un bombardement, dans une maison d’un certain standing puisque le chauffage central était installé, un homme pris de panique était parvenu à se glisser entre un radiateur en fonte et le mur. L’alerte passée, plusieurs personnes avaient du joindre leurs efforts pour le dégager. Bien des années plus tard, mon père se demandait encore comment il avait pu se glisser dans un endroit aussi exigu.
A début de leur périple, les réfugiés belges étaient bien accueillis, mais après la capitulation de la Belgique ils étaient devenus aux yeux de certains des déserteurs, des boches du nord comme ils disaient. C’est ainsi que mon père eu un jour un revolver braqué sur la tempe par un policier français lui enjoignant avec véhémence de rentrer chez lui. La France signera un armistice avec l’Allemagne le 22 juin, le 24 avec l’Italie.
C’est donc dans le même désordre et chaos que mon père, toujours par ses propres moyens, prend la décision de rentrer en Belgique par des routes dévastées, bordées de ruines, encombrées de véhicules civils et militaires détruits.
Il est rentré à Ouffet le 1er juin 1940 soit après une vingtaine de jours comme en témoigne une attestation de la commune datée du 8 septembre 1940 stipulant qu’il avait bien répondu à l’ordre lui enjoignant de rejoindre l’armée.
Ce récit est le vécu de tous ces jeunes gens pris dans la tempête de la guerre, les privant d’une adolescence ‘’normale’’ au profit parfois de traumatismes et de ressentiments profonds et prolongés envers le peuple allemand.
De ces jeunes, certains sont restés en France, d’autres sont passés au Royaume Uni pour continuer le combat.
Et un jour, devoir sauter du tram en marche !
Rentré à Ouffet, la vie reprend peu à peu son cours, freinée en ces temps de conflit par les privations, les difficultés d’approvisionnement.
Mon père a reprit le travail, il est ouvrier au four à coke à Ougrée. Il s’y rend au tram s’il est disponible sinon… à vélo.
Son jeune frère, mon oncle Jean, disait de lui qu’il n’avait pas toujours eu bonne réputation, il a fallu que jeunesse se passe : beuverie avec les copains au café Godet, « femmeti » coureur de filles, bagarreur, il ne fallait pas lui chercher misère.
Sous cette apparence de vie ‘’normale’’, Ferdinand se livre ainsi que sa maman à des activités de résistance, notamment repérages, transmissions de documents… Ils parlaient souvent de Laure Demarche comme quelqu’un de proche, une autre résistante d’Ouffet. En attendant leur cheminement, les documents étaient cachés à l’étage dans une alcôve côté pignon vers Hody, une lourde garde-robe masquant l’abri. La maison a été perquisitionnée à plusieurs reprises, probable dénonciation d’un sympathisant de l’envahisseur, ‘’collabo’’ habitant lui aussi la Rue de Hody. Par chance, les allemands n’ont jamais rien trouvé malgré une erreur de mon père qui un jour a mal replacé la garde-robe laissant apparaître un petit bout de la cachette, ce qui lui valu de gros reproches de la part de sa maman.
Pour la partie interventions armées, c’était bouche cousue malgré les questions du style : as-tu participé ? As-tu tiré, sous entendu as-tu tué allemand ou collabo ?
Il parlait de lui, de ses compagnons de la résistance et d’armes qui avaient cachées dans la soupente de la toiture de la maison.
J’ai encore dans mes archives deux photos de lui et de trois de ses compagnons en possession d’armes de guerre : un fusil avec sa baïonnette, mitraillette et plus gros calibre.
Il a été comme d’autres, réquisitionné pour garder de nuit les pylônes électriques, ce qui le faisait sourire, il disait que c’était les mêmes qui les sabotaient. A-t-il participé ?
Ce sont tous ces faits qui expliquent la mésaventure qu’il vécu un soir de l’hiver 43-44 lors du retour du travail en tram.
Dans les bois de Houte si plou, le machiniste ayant actionné la trompe de manière convenue pour signaler un contrôle sur les voies par les allemands, Ferdinand profite d’un ralentissement du convoi pour sauter sur le bas-côté et disparaître.
Nous sommes en plein hiver, il y a de la neige, il fait un froid glacial et doit passer une bonne partie de la nuit dans les bois. Il tombe gravement malade, pneumonie, pleurésie, il passe le reste de l’année 1944 alité, entre la vie et la mort ce qui lui vaut de recevoir l’extrême onction à trois reprises. Le médecin est impuissant face à ces maladies pour lesquelles, à l’époque, il n’existait pas de médicament efficace.
Les américains sont là
Septembre 44 ; ils sont là !
Ouffet est libéré, comme partout, drapeaux, ovations, cris de joie…
Ma grand-mère racontait souvent le spectacle des militaires américains qui défilaient, du matériel, des véhicules, notamment des chars avec leurs chefs droits dans leurs tourelles et dont la tête arrivait au niveau des fenêtres du 1er étage, mon père a-t-il pu les apercevoir de son lit ?
L’armée continue son chemin, Ouffet s’en tire sans trop de mal et la vie reprend son cours jusqu’au 16 décembre. De nouveau, la peur les cris dans le village, ils reviennent…
C’est l’offensive des Ardennes, baroud d’honneur, ultime sursaut avec toutes ses atrocités barbares. Les allemands seront stoppés à Werbomont et à Hotton, à peine à 20 et 15 km d’Ouffet.
Le 25 décembre, la maison de mes grands-parents rue de Hody est réquisitionnée par l’armée américaine pour loger des soldats alliés.br>Le premier militaire est un anglais. Ma grand-mère disait de lui qu’il était hautain, qu’il se prenait pour un seigneur. Il avait pour habitude, à chaque fois qu’il entait, d’ouvrir la porte d’un coup de pied ce qui l’abîmait et faisait grand bruit. Mélina lui fit la remarque à plusieurs reprises, cela réveillait son fils Ferdinand à l’étage, rien n’y fit. Mélina n’était pas femme à s’en laisser compter et comme elle le disait si bien, « Dji l'a s't'apicî po l'fond di s'pantalon èt dji l'a hofter à l'ouh » je l’ai attrapé par le fond du pantalon et mis à la porte.br>Il n’a fallu que très peu de temps pour voir arriver les autorités militaires qui se sont trouvés devant une femme courroucée, indignée devant l’attitude de son hôte, sa conduite peu respectueuse et expliquant le désagrément causé à son fils alité à l’étage. Le militaire anglais se prit une sérieuse remontrance et ma grand-mère ne l’a jamais revu.
Puis il y a eu les américains, ses américains ! Elle en parlait à cœur ouvert, elle en parlait comme de ses enfants, ses enfants d’Amérique, ils étaient trois à loger à la maison.br>Ils sont restés plus ou moins 45 jours, jusqu’au 8 février 1945 si l’on s’en réfère à l’ordre de réquisition. C’était un véritable va et vient dans la maison qui était sens dessus dessous mais c’était pour la bonne cause et apparemment cela se déroulait dans la bonne humeur ce qui entraina de longs échanges malgré la difficulté de la langue.
C’est ainsi que ma grand-mère apprit que l’un des trois venait de Chicago, qu’il avait fait des bêtises et qu’on lui avait donné le choix ; la prison ou s’engager. En parlant de ce soldat, elle faisait toujours la grimace et fronçait les sourcils, ce qui nous faisait sourire, ce militaire avait pour fâcheuse habitude de jouer avec son grand ‘’couteau’’.
Le deuxième parlait d’un chef indien. Sortie de ses documents, il avait montré une photo de lui habillé comme un peau-rouge et coiffé d’une parure de plumes.
Et puis il y a eu Ralph, plus âgé, le gradé du groupe, il parlait probablement un peu français. Il faut savoir que chaque militaire recevait un lexique permettant de se débrouiller et de connaître les usages de la civilisation francophone.
De son nom, Ralph Thorton, originaire de l’Oklahoma, c’est certainement lui qui avait les meilleurs contacts avec les habitants de la maison, au point que huit photos figurent dans l’album de famille et qu’il y a eu échanges de correspondance plusieurs années après la guerre à l’occasion du nouvel an. Ralph fit parvenir des photos de son chez lui, de son épouse, de ses enfants, photos bien sûr venues compléter la boîte aux souvenirs.
Quelques anecdotes sur la présence américaine
- Une pièce d’artillerie lourde -
Les américains avaient installé une pièce d’artillerie à longue portée sur les hauteurs de Temme, probablement pour atteindre la zone de Hotton. A chaque tir, cette arme puissante faisait trembler la maison.
- Les frites -
Un peu de graisse disponible, Mélina décide un jour de faire quelques frites à son fils Ferdinand, elle sait qu’il adore çà.
Quand les trois lascars rentrent, ils s’avancent pour en prendre une tout en demandant ce que c’était. La réaction ne se fit pas attendre, comme une maman qui gronde un enfant, une tape sur la main de l’homme et d’expliquer que c’est pour le ‘’ gamin’’ « Hé, n'alez nin âtou, c'est po l'gamin » et qu’en ces temps de guerre, l’opportunité est rare.
Quand je repense à cette anecdote, je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à ce grand garçon venu du fin fond des Etats Unis se faire rabrouer par une grand-mère pour avoir voulu prendre une frite ! N’empêche que, dès le lendemain, nos militaires s’étaient débrouillés pour avoir tous les ingrédients et, mama (oui, oui, ils l’appelaient mama), se mit au travail pour faire de bonnes frites à la belge pour tout le monde.
- Une radio déclenche une vocation -
En décembre 1944, un chasseur bombardier américain fait un atterrissage forcé au lieu-dit So Pierreux.
Mon oncle Jean, le frère cadet de mon papa, déjà intéressé en matières de nouveautés en communications radio, décide à 15 ans d’aller discrètement démonter la radio de l’épave, tant qu’à faire, il emporte également la seule pale de l’hélice restée intacte.
Cette pale trônera longtemps scellée à la verticale sur un bloc en béton dans le jardin de la rue de Hody avant de suivre Jean et son épouse à Neuville jusqu’à leur décès. Quant aux pièces de la radio, Jean les a gardés dans un tiroir de son bureau atelier jusqu’à la fin de sa vie.
Comme les plus âgés d'entre-nous le savent, il fit une belle carrière d’électronicien et mit en service le premier téléviseur à Ouffet.
- Retour sur pieds -
On peut dire aussi que c’est grâce à la venue des américains que mon père doit sa guérison.
Sa maman et ses bonnes relations avec la résistance et les allés ont permis de trouver une jeep pour aller à Huy avec un médecin américain pour s’approvisionner en pénicilline, eux seuls en possédaient déjà. A cette époque, l’Europe en cette matière était très en retard. Cela ne l’a pas empêché de garder de sa maladie, des séquelles dont il souffrira toute sa vie.
- Et pourtant… -
De pure souche ouffetoise, grand-mère avait 19 ans en 1914 et avait déjà connu les privations et les horreurs de la première guerre mondiale avec l’Allemagne… rebelote en 1940 mais cette fois avec quatre enfants à charge !
Les boches, elle ne pouvait les blairer ! Quand elle prononçait ce mot, on sentait parfaitement sa rancœur.
Pour mon père c’est d’une complète aversion pour ne pas dire de haine qu’il faut parler.
Et pourtant, en 1941, les allemands au grand dam des grands-parents, réquisitionne une chambre pour y loger un soldat de faction à Ouffet, un jeune homme de 18 ans nommé Willy Kempke, soldat de la 6eme armée. Il n’était pas question d’adresser la parole à cette personne qu’on leur avait imposée.
Willy, le jeune allemand, parle le français, le temps passant, il es resté plus d’une année, il insiste pour lier conversation sur des banalités, parlant de la météo, de la vie, posant des questions sur la famille, toutes sans réponse.
Une maman reste une maman, Mélina est confrontée tous les jours à un gamin pas belliqueux qui, comme beaucoup de jeunes, s’est retrouvé entraîné dans un système qui le dépasse et qu’il n’a jamais souhaité.
Le dialogue s’installe peu à peu. Un jour grand-mère dit à Willy « tu poses beaucoup de questions sur notre famille mais tu ne parles jamais de la tienne ». Le jeune homme, gêné et après beaucoup d’hésitations, sort une photo de sa famille où on voit son père en uniforme de gradé SS, geste qui provoque immédiatement une réaction d’effroi. Le jeune homme se confond en excuses et d’expliquer qu’il est en froid avec son père et qu’il ne partage pas du tout les mêmes idées. Il le prouvera plus tard ce qui justifie la présence de sa photo dans l’album de famille.
- La photo d’un soldat allemand en uniforme dans l’album de famille -
Ce jour là Mélina vaquait à ses occupations quand Willy, pourtant de faction à la maison communale, rentre précipitamment, se rue sur la radio pourtant éteinte et tourne le bouton de recherche des stations. Mélina, dans sa bonhomie ne comprend pas ce qui se passe, et ne peut s’empêcher de lui dire « Vos divnez sot ! » vous devenez fou ? Peu de temps après, sans prévenir, un officier allemand entre dans la maison, se dirige aussi immédiatement vers la radio, l’allume mais n’entend que de la friture, l’allemand s’en va en disant « c’est bien madame ».
Mélina racontai encore toute émue que Willy lui avait dit « mama, si l’officier avait trouvé la radio réglée sur Radio Londres, il vous aurait tiré une balle dans la tête ». Willy savait qu’à la maison on écoutait cette station; c’était formellement interdit.
On ne sait ce que Willy est devenu, espérons qu’il a survécu.
- Ferdinand a écrit -
Souvenirs 1939-1945, un document trouvé dans ses archives
Tous, amis ou ennemis,
Vous avez appelé maman mama, alors n’est-il donc pas possible pour une fois sur cette foutue terre
Que tous les hommes puissent penser ensemble à leur mère
Peut-être alors n’y aurait-il plus de guerre
Merci de m’avoir écouté, pour ma part j’ai pris beaucoup de plaisir à vous raconter ces souvenirs.
Francis Braquet